L'Esprit Saint souffle-t-il dans la non-coïncidence des interprétations et des traductions?

L’Esprit Saint souffle-t-il dans la non-coïncidence des interprétations et des traductions?

Frère Richard, Taizé

Babel

Impossible d’aborder le thème des langues et des traductions dansla Biblesans la tour de Babel ! Mais l’histoire n’est pas aussi simple qu’elle peut paraître à première vue. Comment interpréter le passage d’une humanité unie par une seule langue à la multiplicité des peuples aux langues mutuellement incompréhensibles ? Est-ce un malheur ou un bien ?

L’histoire de Babel est un récit étiologique. Il répond à la question pourquoi les humains sont divisés en un si grand nombre de nations et de langues. Ne nous est-il pas arrivé à tous de poser cette question ? La différence des langues a beau nous empêcher de communiquer verbalement, mais notre commune humanité ne laisse pas de doute que nous sommes des frères et sœurs, membres d’une même famille humaine.

Dans le récit de la tour de Babel, ce sont les hommes qui prennent l’initiative d’affermir leur unité, de « se faire un nom afin de ne pas être dispersés » (Genèse 11, 4). Mais c’est Dieu qui, en fin de compte, se révèle être l’acteur principal. C’est lui qui fait passer l’humanité unie à la diversité des langues et à la dispersion des peuples. Et nous revenons à la question : est-ce une histoire de châtiment ou une histoire de salut ?

Jusque vers le milieu du 20e siècle, la plupart des commentateurs y voient une intervention punitive de Dieu. Cette lecture du récit se base surtout sur la parole du Seigneur : « C’est là leur première œuvre ! Maintenant, rien de ce qu’ils projetteront de faire ne leur sera inaccessible ! » (Genèse 11, 6). Dieu aurait pris peur de la rivalité des hommes – ne projettent-ils pas une tour dont le sommet serait littéralement « dans le ciel » ? – et alors Dieu devait se montrer le plus fort en punissant une telle entreprise.

Depuis un peu plus d’un demi-siècle, de plus en plus de commentateurs lisent ce même récit comme une histoire de salut. L’expérience des totalitarismes du 20e siècle y est sans doute pour quelque chose. N’est-ce pas une bonne nouvelle qu’une entreprise qui préfigure un État ou une société totalitaires soit vouée par Dieu à l’échec ? Ceux qui lisent le récit comme une histoire du salut aiment souligner la dureté du travail nécessaire pour bâtir la ville et la tour de Babel : « Allons ! Moulons des briques et cuisons-les au four » (Genèse 11, 3). Ils font remarquer le rythme quasi stakhanoviste de cette phrase tel qu’il ressort des allitérations du texte hébraïque : Hávah nilvenáh levenîm wenišrepáh lišrepáh. La dispersion de ce chantier inhumain est une bonne nouvelle.

Dieu a voulu la multiplicité des langues pour le salut des hommes. Il préfère les voir se mettre au travail pour traduire plutôt que pour mouler des briques et les cuire au four. Et il me semble qu’une des différences entre ces deux types de travail, si ce n’est la différence principale, c’est que le travail de construction de la ville et de la tour vise l’achèvement – avec le sommet de la tour dans le ciel, bouchant pour ainsi dire le ciel – alors que le travail de traduction reste inachevé, inaccompli, ouvert sur un infini.

Une remarque sur Babel et Pentecôte. Il y a bien sûr un rapport entre les deux, mais il ne faut pas trop vite les opposer. Pentecôte est certes mieux que Babel, mais Pentecôte n’abolit pas Babel. A Jérusalem, l’Esprit Saint commence à réunir dans une louange commune les langues dispersées. Mais l’Esprit Saint n’abolit pas ce que Dieu a fait à Babel, il ne crée pas de langue unique mais il permet à toutes de communiquer. C’est une évidence – mais utile à rappeler : sans Babel, il n’y aurait pas eu de miracle de Pentecôte.

La traduction des Septante

Depuis Babel, les hommes traduisent. Il faut bien se parler entre peuples voisins. Des traités et des alliances doivent être rédigés dans les diverses langues des nations concernées. Les commerçants apprennent les langues des pays voisins ou lointains avec lesquels ils font des affaires.

Une question plus fondamentale s’est posée pour les Juifs dans la période hellénistique : est-il possible, permis, juste ou même nécessaire de rendre en grec les paroles du Dieu d’Israël, paroles transmises en hébreu dans des textes sacrés ? Dès le 3e siècle avant J.-C., des Juifs y ont répondu positivement. Et c’est grâce à leur réponse que la première traduction dela Biblehébraïque fut faite en grec, la traduction connue sous le nom de Septante.

La tradition rabbinique a trouvé la justification de cette entreprise de traduction dans le texte à traduire lui-même. Dans un verset de la Genèsequi précède de peu le récit de Babel, le patriarche Noé dit au sujet de ses fils Sem et de Japhet : « Que Dieu élargisse pour Japhet, qu’il s’établisse dans les tentes de Sem ! » (Genèse 9, 27). Comme l’explique la grande spécialiste et promotrice des études de la Septantequ’est Marguerite Harl, « pour la tradition rabbinique de l’époque romaine, «Japhet» et «Sem» représentent les deux peuples, Grecs et Hébreux ; la prophétie annonce que la langue des Grecs habitera chez les Hébreux, c’est-à-dire pourra traduire les livres hébraïques »[1].

Du moment où la traduction dela Biblehébraïque en grec est annoncée par la prophétie, elle ne constitue pas un malheur ou une détérioration, mais au contraire un événement de salut. Le premier verbe du verset dela Genèsecité par les rabbins permet d’ailleurs deux lectures : soit « que Dieu élargisse pour Japhet » soit « que Dieu embellisse Japhet ». Cette deuxième version fait référence à la beauté reconnue de la langue grecque. La traduction dela Septanten’est pas seulement un travail possible et nécessaire, c’est une œuvre de beauté.

La version grecque de la Biblea été constamment révisée, et il en est résulté un texte « flottant », comme dit Marguerite Harl[2], l’impossibilité d’établir un seul texte faisant autorité. Il y a eu des révisions anonymes, et d’autres – au moins trois – pour lesquelles nous connaissons le noms des traducteurs, Aquila, Théodotion et Symmaque. Origène a mis leurs versions et une recension dela Septante établie par lui-même en quatre colonnes parallèles, précédées par deux colonnes de texte en hébreu, en caractères hébraïques et en translittération. D’après le nombre des six colonnes parallèles, ce travail d’Origène s’appelle les « Hexaples ».

Qu’est-ce qui est mieux et plus souhaitable, un seul texte faisant autorité, ou bien cette multiplicité de versions qui ne coïncident pas tout à fait ? Quelques siècles après Origène, les Massorètes ont fixé le texte hébraïque, afin d’établir un seul texte faisant autorité. Au cours de l’histoire, les Églises chrétiennes ont fait de même. Lors de sa quatrième session le 8 avril 1546, le Concile de Trente a déclaré la version latine de la Vulgateédition « authentique » (authentica) de la Bible[3]. Dans l’Allemagne protestante, c’est la traduction de Luther qui a joué ce rôle. Depuis le début du 17e siècle, l’Angleterre a sa Bible dite « King James Version » qui est aussi appelée « Authorized Version », ce qui fait écho à l’ « édition authentique » du Concile de Trente. Depuis le 19e siècle, l’Église orthodoxe russe dispose de la « Traduction synodale ». Un texte fixé donne une base solide. Et il a le grand avantage de pouvoir être mémorisé – alors que personne ne mémorisera les Hexaples d’Origène.

Et pourtant, la non-coïncidence des traductions a, elle aussi, des avantages. Je cite encore Marguerite Harl : « Lorsque les grandes révisions de la Septanteeurent lieu (avant et après notre ère), les variantes font également apparaître plusieurs compréhensions du texte ; elles augmentent ce texte de plusieurs lectures possibles, accroissent notre propre aptitude à le lire et à l’aimer. »[4] L’herméneutique contemporaine a mis en évidence qu’un texte n’a pas de sens en lui-même, un texte ne parle que s’il est reçu, lu et interprété. Or, les variantes stimulent le travail de réception, elles augmentent le désir de lire et affinent la capacité de comprendre. La variation des traductions empêche le texte sacré de se figer, ou pour le dire positivement, un texte traduit et retraduit est un texte vivant. Or n’est-ce pas l’Esprit Saint « qui donne la vie » ?

La suite des traductions

Comme la vie de l’Église a commencé avec Pentecôte, aucune langue n’a jamais pu, au cours de son histoire, et ne pourra jamais, prétendre à l’exclusivité. La naissance de l’Église va de pair avec l’accueil fait à toutes les langues.

Il y a deux faits tout à fait objectifs qui rendent impossible l’exclusivité d’une seule langue quand il s’agit de l’Évangile. Le premier, c’est que les paroles fondatrices de Jésus ne nous sont transmises pratiquement qu’en traduction. Dans quelques rares cas seulement, il est possible de remonter à l’original araméen. Le deuxième fait, c’est la manière dont le Nouveau Testament cite ou fait allusion à l’Ancien. Les auteurs du Nouveau Testament ne disposaient pas de texte unique faisant autorité, et ils citaient aussi bien d’après l’hébreu ou d’après le grec.

Dans les premiers siècles de notre ère, le grec était la langue principale des Écritures saintes transmises dans les Églises. Mais on était conscient que, pour l’Ancien Testament, il s’agissait d’une traduction. Ainsi, le principe de traductibilité des paroles de Dieu solidement acquis, rien n’empêchait de continuer l’œuvre de traduction et d’en entreprendre d’autres. L’autre langue de l’Empire romain étant le latin, la traduction qui, après celle dela Septante, a le plus marqué l’histoire de l’Église est celle en latin.

A ma connaissance, la traduction des Écritures saintes en latin n’a jamais été justifiée par une promesse contenue dans la Bibleelle-même, à la différence de la traduction grecque « prophétisée » en Genèse 9. Mais contrairement au grec, le latin avait une tradition de traduction. Les Grecs apprenaient peu ou pas les langues étrangères. La traduction de la Septantefut faite par des Juifs qui savaient le grec, et non pas par des Grecs qui savaient l’hébreu. Les Latins, par contre, apprenaient le grec. Ils reconnaissaient que, dans la philosophie et la poésie en particulier, les Grecs avaient fait mieux qu’eux. Ils reconnaissant leur « secondarité », comme dit Rémi Brague[5], ils étaient conscients d’avoir reçu des autres et n’essayaient pas d’en effacer les traces. Ils faisaient avec les textes philosophiques grecs ce que les réviseurs dela Septante faisaient avec le texte sacré hébreu : ils pensaient en deux langues, ils reprenaient les traductions, ils se laissaient inspirer des écarts.

Saint Jérôme n’est pas le premier à avoir traduit la Bibleen latin, mais c’est son travail qui fut décisif. Il est à la base de ce qui est devenu la Vulgate. Ila entrepris de réviser les vieilles versions latines. Quand il s’est mis à travailler sur l’Ancien Testament, il est tombé sur une question qui touche notre sujet de près. Il s’est posé la question quel texte devait être traduit, la version grecque de la Septantequi jouissait d’une grande autorité dans les Églises, ou bien le texte hébraïque original. Jérôme a fait un choix pour la hebraica veritas, la vérité de l’hébreu. François Martin écrit : « En préconisant le retour à la veritas hebraica, Jérôme faisait entendre que le vrai texte était celui que donnait à lire la Bible hébraïque. En conséquence, chaque fois que les recensions grecque et hébraïque diffèrent entre elles, c’est la version des LXX qui est censée s’écarter du texte original. »[6]

Jérôme a ainsi mis en question un large consensus des Pères pour qui la recension canonique de la Bibleétait la Septante. SaintAugustin, qui n’était pourtant pas un passionné de grec, s’est senti obligé de réagir et, face au soupçon introduit par l’hebraica veritas de Jérôme, a défendu « la Bible grecque, donnée aux païens par la Providence ».[7]

Jérôme n’a pas traduitla Bibleen latin en partant de rien d’autre que du texte hébreu. La versions grecque dela Septantelui était plus familière, et il avait des versions latines faites d’après le grec. C’est sans doute à partant des versions dont il disposait qu’il est retourné à l’original hébraïque pour améliorer et corriger les traductions existantes.

Entrela Biblegrecque et le travail de Jérôme, il y a continuité, mais aussi nouveauté. C’est maintenant toutela Bible, Ancien et Nouveau Testament, qui est lue en traduction, alors qu’au niveau du grec, le Nouveau Testament est lu dans l’original. Ce qui est nouveau aussi c’est que désormais trois langues sont en jeu.La Vulgateest une traduction d’un original déjà doublé, d’un texte sacré hébraïque et grec. Quand les deux ne coïncident pas, Jérôme veut donner la préférence à l’hébreu pour établir une version sûre. Mais toutes les différences entre les deux textes ne sont pas réductibles par la critique. Et avec une troisième traduction, un nouvel écart s’ajoute forcément à l’écart irréductible entre les deux premières. Mais ces écarts n’empêchent pas la version latine d’acquérir un statut canonique semblable aux versions hébraïque et grecque.

On pourrait se demander si le souci de Jérôme de retrouver la hebraica veritas ne risque pas de figer le texte dans un sens qu’un dirait aujourd’hui fondamentaliste. Mais Jérôme ne déclare pas le texte hébraïque, ou pour le Nouveau Testament le grec, comme l’unique faisant autorité. La version latine fera autorité tout autant. La démarche de Jérôme ne signifie donc pas une fermeture, mais une ouverture, grâce à l’entrée en jeu d’une langue de plus, et elle confirme ainsi le principe de traductibilité du texte sacré.

Parmi les anciennes traductions de la Bible, il faudrait, avec celle en latin, mentionner avant tout la version syriaque. D’autres ont suivi, et cela jusqu’à aujourd’hui. Grâce au principe de traductibilité, acquis dès la Septantegrâce aux Juifs du 3e siècle avant J.-C. et confirmé par l’Église, ce travail de traduction a été reçu non comme une dégradation mais comme un enrichissement. La multiplicité des langues et même la diversité des versions dans une même langue donne à comprendre que « la Parolede Dieu est attestée au milieu des hommes par ce qui n’est propre ni à l’hébreu ni à l’araméen ni au grec mais par ce qui, de chaque langue particulière et de toutes les langues n’appartient à aucune d’elles en propre et est commun à toutes », comme l’écrit François Martin.[8]

Marguerite Harl, pour la citer une dernière fois, parle de « tentative pour dépasser les limites du langage ». Elle dit : « Il en est de même pour une bonne écoute de la Bibleen quelque langue que ce soit : le langage de la Biblepeut s’entendre à travers les failles de ses versions, si le lecteur écoute, à travers le texte qu’il reçoit, des siècles d’autres écoutes de ce discours »[9].La Bible est Parole vivante de Dieu à travers les non-coïncidences de ses versions et traductions. Ne peut-on pas dire alors que chaque nouvelle traduction élargit l’espace où l’Esprit Saint peut souffler ?

A Taizé

Pour terminer, permettez-moi un saut à Taizé, un lieu qui tient tout autant de Babel que de Pentecôte. C’est notre expérience de Taizé qui m’a fait poser la question si l’Esprit Saint ne soufflait pas dans la non-coïncidence des interprétations et des traductions. Entre frères dela Communauté, nous avons le français comme langue commune. Or pour la majorité d’entre nous ce n’est pas la langue maternelle, mais la deuxième ou souvent la troisième langue. Dès que nous sommes avec les jeunes, c’est plutôt l’anglais, ou parfois une langue nouvelle que les anglophones authentiques appellent « Taizé English ». Et nous faisons aussi l’effort, sinon d’apprendre, au moins de nous débrouiller dans les langues de ceux qui viennent à Taizé. A l’Église, et à l’occasion des réflexions bibliques, nous lisonsla Bibledans la plupart des langues de ceux qui sont présents. Ce qui fait que personne ne comprend tout mais que tous comprennent quelque chose.

Je rêve parfois d’une seule langue que tous comprendraient. Dans un lieu comme Taizé où tant de langues se croisent, nous aurions beaucoup moins de travail. Des échanges et des discussions pourraient être plus pointues. Et en même temps, pour au moins deux raisons, l’une positive et l’autre négative, je ne voudrais pas que notre situation soit autre.

La raison positive est la richesse à laquelle la multiplicité des langues donne accès. L’expérience d’un lieu multilingue comme Taizé confirme qu’une traduction bien faite de l’Écriture sainte dans une nouvelle langue ne signifie pas une dégradation ou un éloignement de la source d’où Dieu nous parle, mais un enrichissement.

Pendant que j’étais en train de de préparer cette contribution à notre colloque, nous avons lu à l’église de Taizé la parole de Jésus : « Ne vend-on pas deux moineaux pour un sou? Cependant, aucun d’eux ne tombe à terre sans que votre Père le sache » (Matthieu 10, 29). A la prière de midi, nous avons l’habitude de lire un texte très court en plusieurs langues, parfois jusqu’à huit, à la suite. Le texte grec dit simplement, comme d’ailleurs la version slavonne : « aucun moineau ne tombe à terre sans votre Père ». Pratiquement tous les traducteurs modernes ont ressenti le besoin de compléter cette expression elliptique. Certains disent : « sans la volonté de votre Père », d’autres « sans que votre Père le sache », d’autres encore « sans que votre Père le permette ou y consente ». Entendre ces différentes versions et en comprendre l’une ou l’autre approfondit et enrichit la méditation de cette parole de Jésus.

Toujours en pensant déjà à notre colloque, j’ai demandé à un groupe de jeunes si, à leur avis, le fait de n’avoir guère accès aux paroles de Jésus dans la langue dans laquelle lui-même les a dites était un avantage ou un désavantage. La plupart le regrettaient. Même sans savoir l’araméen, ils auraient voulu qu’on puisse, du moins en principe, retrouver exactement ce que Jésus a dit. D’autres, minoritaires, n’étaient pas de cet avis. La remarque qui m’a le plus fait réfléchir était celle d’un jeune homme qui se disait heureux de n’avoir accès qu’à une traduction car, disait-il, quand il n’arrivait pas à comprendre une parole de l’Évangile, il pouvait toujours espérer qu’elle avait été mal transmise et traduite.

Le raisonnement de ce jeune homme m’amène à la raison négative pourquoi je ne voudrais pas renoncer à notre « Babel et Pentecôte » de Taizé, à notre environnement multilingue. Le fait que les traductions ne coïncident pas totalement laisse forcément des questions ouvertes. Qu’est-ce que Jésus voulait vraiment dire ? Comment comprendre telle parole dela Bible ? Une nouvelle traduction peut alors ouvrir de nouveaux horizons. Pour m’en tenir à un exemple : le cantique de Moïse après la traversée dela Mer Rougecélèbre Dieu comme « homme de guerre » (Exode 15, 3). Qu’est-ce que cela veut dire ? Dieu est-il un guerrier brillant puisqu’il a vaincu les armées du Pharaon ?La Septantetraduit « homme de guerre » par « celui qui brise les guerres » ! Cet exemple me suffit pour croire qu’une traduction peut être inspirée.

La diversité des interprétations et des traductions entretient le vif désir de comprendre encore mieux. Et pourquoi ne devrions-nous pas vivre dans l’espérance que des traductions encore à venir de nos textes sacrés nous ouvriront à une compréhension plus pleine du mystère de Dieu ? Saint Paul semble avoir quelque chose comme cela en vue quand il affirme que c’est « grâce à l’Église que les autorités et les puissances du monde céleste peuvent connaître la sagesse divine sous tous ses aspects » (Ephésiens 3, 10). Il ne faut pas moins que l’Église faite de toute nation, peuple et langue pour que l’étendue de la sagesse de Dieu puisse être connue.

Une toute dernière remarque pour conclure. Il est vrai que, non seulement à Taizé bien sûr, mais dans beaucoup d’autres circonstances, les chrétiens souffrent d’incompréhensions mutuelles dues à la non-coïncidence des interprétations et des traductions. Ces incompréhensions peuvent aller jusqu’au conflit et au déchirement. Alors la diversité des langues voulue par Dieu à Babel et confirmée à Pentecôte nous enjoint l’humilité. Elle nous contraint à reconnaître que « notre connaissance est partielle » (1 Corinthiens 13, 9). Et elle nous confie la tâche de travailler patiemment à nos traductions plutôt que de nous occuper à percer le ciel avec une tour de Babel. Et l’Esprit Saint ne cessera pas de souffler à travers les failles et dans les écarts des nos traductions pour nous ouvrir à l’au-delà de ce qui peut être dit.


[1]      Marguerite Harl, La langue de Japhet. Quinze études surla Septante et le grec des chrétiens. Paris 1994. 11

[2]      Ibid., 22

[3]      François Martin, Pour une théologie de la lettre. L’inspiration des Écritures. Paris 1996. 463

[4]      Ibid., 23

[5]      Rémi Brague, Europe, la voie romaine. Paris 1992

[6]      François Martin, 471

[7]      Ibid., 466

[8]      Ibid., 475

[9]      Marguerite Harl, 29